Pour s’ériger en pouvoir omnipotent, le Reich III a utilisé un processus bien connu et très prisé de la classe bourgeoise dominante: la division de la société. Le régime nazi a ainsi mis en évidence des différences entre les gens, il a catégorisé et a stigmatisé les êtres. Puis, il a hiérarchisé les êtres humains, en valorisant certaines de ces différences. Apparaît alors la notion de partie ‘saine’ de la société, glorifiée et adulée, et la partie ‘malsaine’, punie et réprimée. Enfin, il a utilisé ces différences en vue d’exploiter, d’exclure et de dominer ses victimes. Ces trois éléments constituent le mécanisme même du racisme1.
Le régime nazi plaçait le citoyen face au choix d’appartenance au groupe ‘sain’ ou ‘malsain’, être rétribué ou exclu, récompensé ou puni, d’autant plus, qu’étant totalitaire, ce régime considérait tout être comme un suspect en puissance, un condamné en sursis, un détenue potentiel. Chacun pouvait du jour au lendemain être coupable, à des degrés divers.
Le concept idéologique d’ ‘hygiène raciale’ et de ‘pureté du corps de la race’ dite ‘supérieure’ qui s’oppose au concept de ‘poison génétique’ et de ‘dégénérescence raciale’ se donnera un couvert de légitimité, par l’utilisation du système judiciaire. Inspiré de l’anthropologue nazi Fisher2, le régime nazi promulgue, dès 1933, les lois eugénistes, lois dites de ‘protection de la race’ qui ciblèrent en premier lieu les êtres considérés comme génétiquement déficients (jumeaux, schizophrènes, diabétiques, obèses, myopes, aveugles, alcooliques, handicapés physiques ou mentaux et personnes présentant des malformations) et des malades incurables ou des vieillards impotents. Puis, les lois s’étendirent aux personnes socialement indésirables (opposants politiques, prisonniers de droit commun, homosexuels) et enfin aux personnes taxées de racialement impurs (Juifs, témoins de Jehova, Tziganes, Noirs).
La sanction juridique viendra par l’ordonnance du 28 février 1933 intitulée «arrestation protectrice» (‘Schutzhaft’) pour la « protection de la nation et de l’Etat » qui stipulait, «l’arrestation provisoire est un moyen de contrainte aux mains de la Police secrète de l’Etat pour protéger la nation et l’État contre toute intention hostile à leur encontre » et concernait les personnes « qui par leur comportement, menacent la propriété et la sécurité de la nation et de l’État» (Circulaire du 25/1/38). Le 27 août 1941, les nazis suspendent toute libération des camps et recommandent «que tous les calotins – fomentateurs Tchèques et Polonais ennemis de l’Allemagne, de même que les communistes et la racaille du même genre soient enfermés dans un camp, en principe pour une longue période»3.
Le Reich III utilisera également des moyens médiatiques. Ainsi, on peut lire dans des brochures de propagande destinée aux soldats de la Wehrmacht: « Soldat allemand ! La patrie n’attend pas de toi seulement de réaliser des exploits militaires les plus brillants mais aussi que tu fondes une famille saine ! »
Les moyens susmentionnés furent accompagnés de moyens répressifs: euthanasie4 (pratiquée dès le début du III Reich et à grande échelle dès 1941), avortement, stérilisation, castration, camps de concentration ou de travail forcés, permis prouvant ses compétences pour enfanter, etc. Délation et répression policière furent combinées à des dépistages systématiques et la constitution de fichage des personnes malades ou considérées comme malades, qui ont permis leur extermination plus rapide et systématique.
La mise en place sur le terrain fut réalisée par les moyens sanitaires. Le juriste Axel Kahn expliquent que ces dérives médicales se caractérisent par l’exaltation de la recherche ou du dépistage ‘pour le bien de l’humanité’, la légitimation de l’action sur des sujets considérés comme dotés d’une humanité inférieure parce que faibles et soumises à l’hégémonie d’une autre partie de l’humanité et enfin, la négation de la volonté du sujet. Ainsi, les « médecins et le personnel impliqué dans le T-4 exécutèrent leurs fonctions avec ardeur, conviction et dévotion présentant leurs actions comme ‘humanitaires’. Leurs implications ont cautionné moralement et scientifiquement les pratiques nazies. Il y eut une absence de critique du politique par la profession, un silence tacite.»5
L’objectif nazi de l’époque était double: idéologique et politique. En ‘améliorant’ le patrimoine génétique du peuple allemand, il permettait de justifier le mythe de la supériorité de la race aryenne et d’assurer une supériorité militaire. Le but politique consistait à glorifier le collectif et l’Etat, au mépris de préférences et des choix individuels. Il se portait garant d’une ‘meilleure conception de la citoyenneté’ en clamant « Votre corps appartient à la nation6 », « Vous avez le devoir d’être en bonne santé », « l’alimentation n’est pas une affaire privée »
Les prostituées pendant la Seconde Guerre Mondiale
Sur le sol allemand et les territoires annexés, les efforts nazis de ‘nettoyer les rues des vices’ furent bien accueillis par les milieux religieux conservateurs comme un moyen de sauver l’Allemagne de la ‘décadence’ ainsi que par la police comme un moyen de mieux contrôler le ‘commerce des vices’. Himmler fut d’ailleurs l’un des fervents défenseurs de la réglementation de la prostitution.
Dans les territoires occupés, le système hitlérien et la Wehrmacht désirait avant tout limiter les maladies sexuellement transmissibles chez ses soldats afin de les maintenir bons pour le service. Mais outre cela, ils percevaient les affections (gonorrhée et syphilis) des organes génitaux, organes permettant la reproduction de la race aryenne, comme une menace particulièrement sérieuse atteignant « le corps de la nation ».
Enfin, la phobie de la contagion des occupants était renforcée par l’image négative et le mépris qu’ils avaient des peuples conquis. Le but de cette politique raciale était de dresser une barrière entre les soldats de la Wehrmacht et les populations occupées, considérées comme inférieurs ainsi que de contribuer à une discipline militaire ainsi qu’une maîtrise de soi et une autodiscipline en vue de renforcer le mythe développé par la propagande d’une Wehrmacht toute puissante.
Cette phobie, par ailleurs sexiste, était destinée à réveiller chez les hommes la peur de la Femme castratrice. Ainsi une note de service de la Wehrmacht s’exclamait «Méfiez-vous donc de ces femmes!». De plus, le corps de la femme, qui ne lui appartient plus, est considéré en temps de guerre comme "butin de guerre", comme l’explique l’historienne Insa Meinen7.
Alors, les unités policières de la Feldgendarmerie organisèrent des rafles de femmes soupçonnées de prostitution alors que les unités de la Feldkommandanturen se lancèrent dans le dépistage systématique et obligatoires des "foyers de contagion". La délation de femmes porteuses de maladies vénériennes fut encouragées, les femmes furent enregistrées dans les fichiers de la police puis expulsées «vers des régions où aucune troupe allemande n’était stationnée ou les faisaient emprisonner. Dès automne 1941, les Allemands ont ouvert des camps d’internement pour accueillir des femmes soupçonnées de prostitutions [...] » 8. D’ailleurs, une prostituée identifiée comme source de contagion et un médecin négligeant son diagnostic étaient passibles du tribunal de guerre allemand, qui les accusait de… sabotage !
Les prostituées en Grèce en période de crise économique
De graves événements sont survenus en Grèce vers la fin avril 2012. Des rafles dans les rues et les maisons closes illégales, où les femmes soupçonnées de prostitution sont arrêtées et forcées à faire test HIV. Celles qui furent testées séropositives furent jetées en pâture aux médias avec une série d’informations privées: photographie, nationalité, âge, etc.
Cette violence institutionnalisée, orchestrée par le Ministre de la Santé publique et de la Solidarité sociale, le socialiste Andréas Loverdos, en étroite collaboration avec le Ministre de la Protection du Citoyen Mihalis Chryssohoidis, également socialiste, présente des similarités inquiétantes avec celle des nationaux socialistes du Reich III.
En effet, une seconde relecture des événements nous permet de déceler une tentative de dichotomisation de la société grecque entre ‘sains’ patriotes, pères de famille, opposés aux personnes ‘malsaines’ et, par conséquent, ‘indésirables’.
De plus, cette mission de ‘nettoyage’ fut réalisée avec la caution morale et scientifique du KEELPNO9 qui, invoquant la loi qui autorise ses médecins à ignorer la volonté du sujet à subir un test de dépistage et à violer le secret médical.
En plus de moyens médicaux, le gouvernement Papadémos a fait usage de moyens médiatiques et répressifs. Telle la circulaire de 1933, l’Etat grec a arrêté et emprisonné des femmes malades. Les dérives déontologiques des médecins qui ont accepté d’enfreindre le secret médical, la collaboration des médias qui ont transgressé les Droits relatifs à la divulgation d’informations privées et la collaboration pernicieuse de la Justice ne sont que pour nous rappeler les ‘Schutzhaft’.
A l’instar des nazis, un facteur biologique (la séropositivité) a été a été amalgamée avec des facteurs sociaux (l’addiction, la prostitution) et raciaux (l’immigration) dans une volonté patente de galvaniser le sentiment patriotique envers un ennemi étranger infiltré sur le sol grec qui sabote le corps et l’unité du collectif national, ce qui aurait permis, si la tentative n’avait pas été violemment dénoncée par les organismes de défense des Droits de l’Homme, l’Ombudsman, les collectifs anarchistes et gauchistes, à légitimer l’inauguration des camps de concentration modernes réservés aux immigrants sans papiers.
L’intention était également de flatter une partie de la population d’appartenir à la partie saine de la société pour mieux le contraindre par la suite à endurer le fardeau des nouvelles mesures annoncées pour juin. Enfin, la volonté du gouvernement Papadémos, Lovedos et Chryssohoidis, était de détourner la haine du peuple qui jusqu’à là se focalisait sur les mesures antipopulaires sur les franges les plus vulnérables de la société…
En deux mots, les socialistes de 2012 ont fait comme les nationaux-socialistes des années 30: ils ont utilisé l’état d’exception pour diviser, terroriser et manipuler les masses populaires afin de d’ériger l’Etat en Gardien-Punisseur.
Vérane
1 La Feldgendarmerie
Police militaire qui avait des attributions complémentaires liées à la répression de la prostitution.
2 La Feldkommandanturen
Unités sanitaires de l’administration d’occupation allemande composées d’officiers de santé.
3 Albert Memmi "The Colonizer and the Colonized".
4 L’américain Davenport était l’ami et le mentor de Fischer
5 Encyclopédie BS Edition « Auschwitz, camp de concentration nazi »
6 L’euthanasie fut codifiée sous le nom de T-4
7 http://votrejuristeenisrael.com
8 Proctor op.cit. p120
9 Elise Guiraud « Le corps des femmes, butin de guerre ! » cite
10 ‘’Wehrmacht et prostitution sous l’Occupation (1940-1945)’’, de Insa Meinen. Paris, Payot
11 KEELPNO = Centre de Contrôle et de Préventions de maladie