Konstantina Kouneva est une femme qui depuis quelques années est venue de son pays, la Bulgarie, en Grèce. Elle travaillait en tant que femme de ménage dans une grande entreprise de nettoyage. K. Kouneva a été très active politiquement pendant son séjour en Grèce, elle a commencé à se syndiquer et elle est devenue secrétaire du syndicat de son corps professionnel de l’Attique. En décembre 2008, elle a été attaquée hors de chez elle par des personnes qui ont jeté du vitriol sur son visage et que la police n’a pas réussi jusqu’à aujourd’hui à retrouver. Nombreux sont ceux qui associent cette attaque avec sa lutte et ses revendications en tant que syndicaliste ainsi que avec les menaces qu’elle et ses collègues ont reçu pendant leur activité syndicale par le patronat, selon les témoignes de ses collègues. Cette attaque a créé dans la société grecque un grand mouvement de soutien envers elle. Deux ans après cet incident tragique, elle a donné l’entretien ci-après.
Entretien de Konstantina Kouneva avec Katerina Kitidi.
La discussion avec K. Kouneva ne s’est pas focalisée sur son état même si celui-ci reste précaire. Sur le plan de la santé, elle est encore vulnérable : pour deux ans encore elle doit subir des opérations médicales. Les auteurs de l’attaque qu’elle a subie sont libres et leur recherche continue. Dernièrement, la police a intégré son dossier dans celui de la recherche sur les conditions de travail au sein des entreprises de ménage. Konstantina habite avec sa mère et son fils dans une maison offerte par l’Etat Grec, néanmoins son avenir paraît incertain, puisque tous les éléments liés à sa retraite n’ont pas encore été réglés. Quand ce sera le cas, elle pourra sans doute recevoir 400 euros pour son handicap et pour son enfant mineur.
Les conditions de travail, la conduite des employeurs, la pauvreté et les réactions des gens mobilisent fortement sa parole. L’idée dominante dans sa pensée est la solidarité. « Quand j’étais à l’hôpital, c’est la solidarité de la société qui m’a le plus aidée. C’est pour ça que je m’en suis sortie, sans oublier les docteurs et les infirmiers autour de moi. Ils me parlaient du soutien des gens, mais moi je ne l’entendais pas en tant que soutien envers moi, jusqu’à quelques mois après, quand enfin j’ai réussi à rester en vie. Cependant, j’ai écouté tout ça et je me suis dit que c’était très bien pour tous ceux qui le font là-dehors. Au départ, j’ai été contente pour eux, parce qu’ils se rencontrent et se connaissent, parce qu’il y a des personnes avec des problèmes en commun qui se réunissent et ils n’ont pas peur de s’exprimer. J’ai été contente de cette vague qui a commencé à se créer.
L’attaque aux droits du travail et la nécessité d’« éduquer nos employeurs».
Dans la vie contemporaine aux villes, Konstantina trouve qu’il y a un manque de solidarité. Celui-ci se renforce, mentionne-t-elle, par la pauvreté issue de l’attaque envers le droit du travail. « Il a fallu 100 ans pour obtenir tous ces droits et si peu de temps pour les détruire », note-t-elle en mettant l’accent sur le retard de l’Etat surtout en ce qui concerne la protection des travailleurs immigrés : « Les immigrés sont très peu à ne pas travailler, mais la plupart d’entre eux travaillent sans assurance sociale. Néanmoins, si un de ces travailleurs fait une déclaration sur l’honneur qu’il travaille comme ça depuis un certain temps, personne n’ira le vérifier. Si cela se faisait, le profit en serait double dans la mesure où ce geste permettrait d’augmenter également les cotisations.
« La participation aux manifestations signifie que ‘‘je n’abandonne pas’’ ».
Je souhaite que plus de gens participent, parce que cela signifie que je n’abandonne pas. Je veux construire ma vie et personne n’est censé me dire comment je vais vivre […]. Quand je suis allée aux manifs la semaine dernière (le 15 décembre), j’ai rencontré beaucoup de mères avec leurs enfants. Cela m’a blessé, quand j’ai vu tant de grenades lacrymogènes, parce qu’il s’agissait d’une manifestation paisible. Même si je me trouvais loin et que je ne les sentais qu’un peu, après je me sentais mal pendant une journée et demie. Vous imaginez dans quelle mesure cela peut dégrader la santé des enfants ? Ils ne peuvent comprendre qu’il n’y a pas besoin de grenades lacrymogènes ?
Konstantina n’est pas d’accord avec la casse pendant les manifestations : « Puisque nous avons créé tout ça, pourquoi alors le détruire ? Toute cette destruction qui existe à l’extérieur et chez les gens, c’est douloureux pour moi. C’est comme si tu élèves un petit enfant, tu prends soin de son éducation et de sa formation, tu le donnes à la société et puis tu constates que cet enfant n’est pas le tien. Toi, tu lui as appris d’autres choses que celles qu’il fait. Je me sens comme s’ils étaient en train de détruire mon enfant. Parce que ce qu’ils détruisent vient de notre argent. On ne doit pas donner d’argent deux fois pour la même chose. »
La police et les politiciens.
A propos de l’action de la police, Konstantina se positionne de façon claire : « Si on suppose que la police est un service qui est censé protéger le citoyen, il y a donc quelque chose qui ne marche pas, puisque le policier attaque le citoyen. Ce qui signifie que la police sert d’autres intérêts, alors que le fait d’attaquer est une preuve de faiblesse. D’un autre côté, le policier aussi est un travailleur. Son salaire se réduit aussi, et il fait face à des problèmes semblables aux nôtres…
« Soyons un symbole pour nos enfants ».
« Tout d’abord je veux me rétablir et en finir avec les traitements pour pouvoir corriger ce qu’ils m’ont fait », K. Kouneva répond à ma question concernant ses réflexions sur son avenir. « Je sais que ce qui m’est arrivé n’influencera pas mon fils. Au-delà de ça, si, d’une façon ou d’une autre, je peux aider, je le ferai. Peut-être que vous attendez que je fasse plus mais ma situation ne me le permet pas encore […]. D’ailleurs, je ne suis pas la seule. Il y a de nombreuses personnes qui se battent comme on l’a fait avec la corporation. On se doit d’être tous un symbole pour nos enfants.
P.S : « Si tu peux, mets ça quelque part ! » me dit-elle, souriante, un peu avant la fin de notre discussion. Elle se réfère à notre discussion sur le congé maternité, qui ne suffit pas pour élever correctement un bébé. « Quand je suis arrivée en Grèce et que j’ai appris que la mère devait recommencer à travailler deux ou trois mois après la naissance de son enfant, je croyais qu’ils se moquaient de moi. Il n’existe rien de plus violent pour une mère. L’enfant a besoin de sa mère pour deux ou trois ans, pour être en bonne santé et apprendre à parler, à réfléchir, à manger et à s’habiller. L’ours, qui est un animal, s’occupe de son bébé pendant un an. Et nous, on force la mère à quitter son enfant… » ajoute-t-elle avant de clore notre discussion avec un vœu pour la nouvelle année : « Que tout le monde comprenne que le sens commun est l’absence d’égocentrisme, qu’il est la liaison entre la vertu, la compassion et la bonté qui émanent de l’amour. »